Publié par Tagaty dans Huiles le 19/09/2019 à 10:00
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Disons-le tout de suite, avant même de parler de cheveux : l’huile de moutarde est un rubéfiant. C’est le terme exact pour un produit qui rougit la peau en l’irritant. Tout ce qui suit découle de là.
La version de cet article publiée ici en 2019 affirmait qu’elle stimule la pousse, qu’elle prévient le grisonnement, qu’elle est riche en protéines et qu’elle active la circulation du sang. Quatre affirmations, dont trois sont fausses et une décrit correctement un phénomène en le prenant pour un bienfait. Je reprends chacune.
Elle n’est pas sortie d’une campagne marketing. L’huile de moutarde est une huile domestique d’Asie du Sud, utilisée à la fois en cuisine et en massage, y compris pour le massage du crâne, depuis des générations. Cet usage est réel et il mérite le respect. Mais l’ancienneté d’une pratique n’est pas une donnée d’efficacité, et il vaut la peine de remarquer ce que la pratique d’origine contient vraiment : un massage. Le geste, lui, s’adresse au cuir chevelu, qui est la seule partie vivante de l’affaire.
La deuxième raison est plus bête et plus puissante : cette huile se sent. Elle chauffe, elle pique. Un produit qui se manifeste donne l’impression de travailler, alors qu’un produit neutre donne l’impression de ne rien faire. C’est un signal sensoriel, pas un résultat, et c’est probablement ce qui a porté cette huile plus loin que n’importe quel argument.
Les graines de moutarde contiennent de la sinigrine, un glucosinolate inodore, et une enzyme, la myrosinase, tenue à l’écart tant que la graine est intacte. Au broyage et au contact de l’eau, l’enzyme coupe la sinigrine et libère de l’isothiocyanate d’allyle. C’est la molécule qui pique dans la moutarde de table et dans le wasabi, et elle se retrouve dans l’huile pressée à froid.
Sur la peau, cette molécule agit sur les terminaisons nerveuses sensitives : elle active un canal appelé TRPA1, celui-là même qui signale les irritants chimiques. La séquence est toujours la même — brûlure ressentie, puis rougeur et dilatation des vaisseaux de surface.
C’est exactement ce que l’ancienne version appelait « activer la circulation du sang dans le cuir chevelu ». La description était juste ; l’interprétation était fausse. Cette rougeur n’est pas une meilleure irrigation du follicule, c’est une réponse inflammatoire à une agression. Et je n’ai trouvé aucune publication montrant qu’un afflux sanguin transitoire de surface fasse pousser un cheveu plus vite.
Il faut donc retourner la phrase la plus dommageable de l’article de 2019, celle qui disait qu’une sensation de chaleur est normale. La chaleur est le signal, et c’est le signal à ne pas ignorer. C’est la même famille d’effet que les vieux cataplasmes à la farine de moutarde, qui ont provoqué des brûlures chaque fois qu’on les laissait en place trop longtemps.
Les données les plus consistantes ne viennent pas de la cosmétique capillaire mais des travaux sur le massage du nouveau-né en Asie du Sud, où cette huile est traditionnelle. Comparée à l’huile de tournesol, l’huile de moutarde y ressort comme dégradant la fonction barrière de la peau plutôt que l’améliorant. Je pose la réserve tout de suite : c’est de la peau de nourrisson, avec une part de modèle animal, et je ne transpose pas cela tel quel à un cuir chevelu adulte. Mais ça va dans le même sens que le mécanisme, ce qui est déjà une information.
À côté de ça, des cas de dermatite de contact et de brûlures ont été rapportés. Et le pire terrain est justement celui sur lequel on a envie d’essayer quelque chose : un cuir chevelu qui gratte, qui pèle, une dermite séborrhéique, un psoriasis, un eczéma, des lésions de grattage. Sur une barrière déjà rompue, un rubéfiant entre plus vite et fait plus de dégâts.
Un détail réglementaire, enfin, qui n’est pas anodin. L’huile de moutarde traditionnelle est riche en acide érucique, et les teneurs autorisées en acide érucique dans les huiles alimentaires sont plafonnées ; c’est pourquoi on la trouve très souvent vendue avec la mention « usage externe uniquement ». Beaucoup de routines lisent cette mention comme une validation cosmétique. Ce n’en est pas une. Elle signifie seulement qu’il n’est pas prévu qu’on la mange.
Le blanchiment n’est pas une couleur qui s’use en surface et qu’on pourrait retenir. La couleur du cheveu est fabriquée dans le bulbe, sous le cuir chevelu, par des mélanocytes qui chargent la fibre en mélanine pendant qu’elle se forme. Un cheveu blanc est un follicule qui a cessé cette fabrication, par épuisement progressif de son réservoir de cellules souches mélanocytaires. L’âge auquel cela commence est largement héréditaire.
Deux conséquences. Un cheveu déjà sorti est une structure morte dont la couleur est fixée : rien d’appliqué dessus ne la ramène. Et je n’ai trouvé aucune donnée montrant qu’un corps gras appliqué sur le cuir chevelu relance la mélanogenèse d’un follicule.
La réserve honnête : quelques situations médicales s’accompagnent d’un blanchiment précoce — carence en vitamine B12, carence en cuivre, certaines atteintes thyroïdiennes ou auto-immunes. Si les cheveux blancs arrivent très tôt et vite, c’est un motif de consultation, pas un motif d’huile.
Une huile est la phase grasse de la graine. Quand on presse, les protéines restent dans le tourteau, le résidu solide ; ce qui coule est essentiellement constitué de triglycérides. Une huile végétale ne peut pas être riche en protéines, c’est une question de procédé, pas de qualité du produit.
Et même s’il y en avait, elles n’iraient nulle part. Au-delà d’environ 1 à 1,5 nanomètre, plus rien ne franchit la cuticule, et une protéine est très largement au-dessus de cette limite. Ce que les textes décrivent comme « gainer » ou « fortifier » est un dépôt de surface, qui part au lavage suivant.
C’est aussi pourquoi je n’argumente pas sur les oméga 3 « essentiels à la beauté des cheveux ». La tige capillaire est morte : elle ne consomme aucun nutriment qu’on pose dessus. Ce qui est vivant, c’est le cuir chevelu, et c’est là — et seulement là — qu’un geste peut avoir un effet.
Si ce qui vous plaît dans cette routine, c’est le massage : gardez le massage, laissez la moutarde. Quelques minutes du bout des doigts, sans ongles, avant le lavage, avec ou sans corps gras neutre. Ça n’a pas besoin de piquer pour être un massage.
Si ce qui vous plaît, c’est le pré-lavage lubrifiant qui facilite le démêlage : n’importe quelle huile bien tolérée fait ce travail. Sur leur pouvoir « fortifiant », je reste réservée — les mesures disponibles sur cheveu texturé ne montrent pas de gain mécanique, et parfois l’inverse — mais comme lubrifiant avant le peigne, elles rendent service.
Et si vous voulez l’essayer malgré tout, je le dis sans le recommander : jamais sur un cuir chevelu lésé ou déjà irrité, jamais chez un enfant, un essai préalable sur une petite zone du bras à surveiller 48 heures, un temps de pose court, et un rinçage immédiat si ça brûle. Une rougeur qui persiste après le rinçage, des vésicules, une démangeaison intense : on arrête et on montre à un médecin.
Aucune huile ne fait pousser les cheveux. Celle-ci a seulement la particularité de le faire croire, parce qu’on la sent.
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